
Olivier Barrot, journaliste et grand voyageur, a demandé à Frédéric Beigbeder, éditeur et auteur du roman Windows on the world sur la chute des Twins Tower - prix Interallié 2003 -, ce qu’il pensait de l’Amérique du nord, ce qu’il aimait des Etats-Unis et du Canada. Avec l’intelligence et ce sens de la formule qui le caractérisent, Frédéric Beigbeder donne ici sa vision et son analyse toute personnelle d’une région du globe qui fascine, qui le fascine.
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O.B - Si vous pensez aux Etats-Unis, à quoi pensez-vous d’abord? Des souvenirs, des rêves, du vécu, l’enfance? Frédéric Beigbeder - Aujourd’hui, les Etats-Unis, c’est la puissance qui gouverne le monde. On ne les regarde pas comme un pays, on les regarde plutôt comme une utopie, ou un rêve. C’est la culture dominante, c’est l’économie planétaire, ce sont des marques qui investissent dans 180 pays… L’Amérique, ce n’est plus un pays, c’est la planète, presque. C’est un mode de vie mondial et on est pour ou on est contre. Quand on demande à quelqu’un ce qu’il pense de l’Amérique, on lui demande en fait: “Que penses-tu du monde actuel? Dès que tu appuies sur le bouton “Amérique”, le monde entier à quelque chose à dire”. Personnellement, j’ai un rapport particulier à ce pays. J’y ai des souvenirs d’enfance et de jeunesse, une partie de ma famille est aux Etats-Unis. Ma grand-mère était américaine et venait du Texas; j’ai des cousins à Dallas et à New York. Je suis moi-même membre de l’association “Sons of American Revolution” et suis le descendant d’un patriote qui a libéré ce pays du joug des Anglais. J’ai du sang américain qui coule dans mes veines, j’aime l’Amérique et j’aime ses auteurs: Hemingway, Fitzgerald, Truman Capote et aujourd’hui Don Delillo, Breat Easton, Ellis et Jonathan Franzen. J’appartiens à une génération qui a grandi avec la culture américaine, la musique américaine - Nirvana, Neil Young, James Taylor, Bob Dylan -, la poésie américaine et évidemment, le cinéma. Je n’existerais pas si chaque année, il n’y avait pas un film de Woody Allen pour me maintenir en vie! O.B – Vous avez beaucoup parlé de New York dans votre dernier roman, y a-t-il quelque chose que vous souhaiteriez ajouter sur cette ville? Frédéric Beigbeder – L’impression qu’on a en arrivant à New York pour la première fois, c’est d’être chez soi, probablement parce que dans toutes les séries américaines on voit ce décor, on entend ce son, les sirènes de police, etc. C’est un endroit accueillant, mais accueillant au sens où l’on se sent immédiatement ou presque New-Yorkais. C’est le seul endroit au monde qui soit comme ça. En ce qui me concerne, j’ai une grande communauté française de copains là-bas, des camarades de java, des fêtards qui m’emmènent toujours dans les endroits où il faut être. J’ai passé souvent plus de fêtes, plus de nuits à New York qu’à Paris. Chez Régine, au Palladium, au Club USA… Maintenant, je suis une personne âgée! Je vais moins souvent là-bas, mais j’aime cette ville. J’ai voulu écrire un roman le jour où je l’ai vue s’allonger en septembre 2001. Je le dis dans le livre: quand j’ai vu cette ville cesser de tenir debout, j’ai eu envie d’écrire sur elle. Jusqu’à ce que je fasse ce livre, j’avais une relation plutôt festive et personnelle avec New York. Aujourd’hui j’ai énormément réfléchi, étudié, je me suis beaucoup documenté et j’ai donc avec elle, un rapport différent. New York a occupé les trois dernières années de vie, j’ai passé un temps fou là-bas, j’y ai rencontré des écrivains: Bruce Benderson, à qui l’on vient de donner le prix de Flore, et Edmund White. Je suis allé rendre visite à Alain Robbe-Grillet à la New York University. Je considère qu’aujourd’hui, c’est un endroit convalescent et en même temps hédoniste, comme Paris dans les années 1920. Après une catastrophe, on a envie de vivre, de respirer à pleins poumons, de faire ce que bon nous semble, sans entrave. C’est en ce moment qu’il faut aller à New York.
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O.B – Y a-t-il d’autres villes américaines qui vous ont séduit ou attiré, d’une manière ou d’une autre? Chicago, Los Angeles, San Francisco, Miami? Frédéric Beigbeder – Quand je vois les films de Woody Allen dans lesquels il parle de son allergie à Los Angeles, ça me donne envie d’aller voir. Cette ville est exactement le contraire de New York. O.B – C’est une ville horizontale, pour le coup. Frédéric Beigbeder – C’est une ville ensoleillée, une ville où le physique, le corps comptent énormément. J’ai découvert Los Angeles un peu grâce à Philippe Starck et à son magnifique hôtel, Le Mondrian. Ce que je trouve formidable à L.A., c’est le mélange d’efficacité et de station balnéaire. J’aime bien cette fausse lenteur: les habitants de Los Angeles prétendent être des gens paresseux alors qu’en réalité, ils travaillent autant que les New-Yorkais. J’aime aussi le fait que ce soit la ville des écrivains Charles Bukowski et Hubert Selby Junior. J’ai cette fascination puérile pour l’Amérique, et donc pour la ville de Los Angeles qui me semble inaccessible. Nous, les Français, on aimerait faire partie des Etats-Unis, on aimerait en être, mais on est toujours maladroits, un peu comme les Américains lorsqu’ils viennent à Paris. Ce qui est drôle c’est qu’ils ont toujours l’impression que nous sommes snobs, mais ils le sont aussi énormément avec nous et ne s’en rendent même pas compte. O.B – Et que pensez-vous de San Francisco? Frédéric Beigbeder - San Francisco, je la compare à New York. C’est comme New York, mais en pente, ça monte et ça descend, c’est très impressionnant. Quand j’étais petit, mon père m’y a emmené et nous sommes allés au Fairmont Hotel, je m’en souviens encore. Récemment, j’y suis retourné et suis allé dans un hôtel dont j’ai oublié le nom. Un endroit très improbable avec des rock-stars au bord d’une piscine et une boîte de nuit qui faisait tellement de bruit que je ne pouvais pas dormir. J’aime bien l’idée d’un hôtel où l’on te fait payer la chambre assez cher alors que tu ne peux pas fermer l’oeil de la nuit. Donc, cette fois-là, j’ai fini par renoncer à dormir, je suis descendu dans la boîte et là, il y avait des filles pieds nus, le DJ était en tongs, et je me suis dit: un DJ en tongs, c’est bien San Francisco! O.B – et Miami, vous aimez? Frédéric Beigbeder – Ah, Miami! Dalí disait que la gare de Perpignan était le centre du monde et bien moi je pense que c’est le Delano Hotel de Miami qui est aujourd’hui le centre du monde. Pourquoi? Parce que c’est là que sont photographiées toutes les campagnes de pub importantes. C’est là que les mannequins de Calvin Klein, les photos de Bruce Weber sont shootés. On peut considérer que l’utopie américaine est exportée partout dans le monde depuis la plage de South Beach. Croyez-moi, si vous allez à Miami ce soir, vous aurez une idée précise de ce que sera l’être humain dans dix ans! L’autre chose frappante, c’est que tous les 4 ans, c’est en Floride que l’élection présidentielle se joue car les fonds de pension sont tenus par les personnes âgées qui pour beaucoup, ont pris leur retraite làbas. C’est amusant de se dire que c’est probablement Miami qui à la fois fait la pub, élit le président des États-Unis et, financièrement, gouverne à travers les fonds de pension qui dirigent euxmêmes la Bourse et les marchés. Miami est vraiment un endroit central sur le plan mondial. Et c’est pour ça que c’est agréable d’y aller. Je vous conseille le Club Madona, un strip de lap dancing tout à fait agréable où l’on peut admirer les plus jolies femmes du monde! |
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O.B – Dans un autre genre, Montréal… Frédéric Beigbeder – Los Angeles, c’est l’anti-New York; San Francisco, c’est New York en pente, en montagnes russes; Miami, c’est l’avenir de New York et New York en vacances. On peut dire que Montréal, c’est New York qui parle français. Au départ, j’étais réticent à l’idée d’aller à Montréal, à cause de l’accent. Comme beaucoup de Français, j’avais une image un peu “bûcheronne” des Québécois. Et puis en y allant, j’ai adoré. Si vous voulez savoir comment sera Paris dans dix ans, allez à Montréal. Quand je m’y suis rendu pour la première fois, j’ai découvert qu’il y avait des restaurants plus design qu’à Paris et que sur le plan esthétique, les Québecois avaient vraiment une énorme avance sur nous. Aujourd’hui, j’y vais le plus souvent possible, j’adore cette ville, son hospitalité à l'américaine, la gentillesse des gens et le fait que ce soit une tête de pont de littérature francophone, en territoire non pas ennemi, mais en territoire dominant. C’est pour cela que pas mal d’écrivains français font le voyage régulièrement, comme Benoît Duteurtre, Maurice G. Dantec qui vit làbas maintenant et qui a demandé à être naturalisé Canadien. Il faut considérer que Montréal, c’est notre futur, à nous les Français. Si on n’est pas nourri, et même très curieux de ce qui se passe là bas, on ne peut pas comprendre à quelle sauce on va être mangé. J’ai vraiment une grande fascination pour le Québec. O.B – Est-ce qu’il y a d’autres endroits, ou d’autres villes en Amérique du nord qui vous inspirent, qui vous émeuvent? Frédéric Beigbeder – J’ai une attirance particulière pour Las Vegas. À mon sens, cette ville, c’est Babylone, Sodome et Gomorrhe réunies. J’aime cette utopie d'avoir créé un espace délirant en plein milieu du désert, une ville des plaisirs, la ville hédoniste par excellence. Las Vegas, c’est un peu comme Ibiza, en Europe. L'industrie de la discothèque à Ibiza équivaut à l’industrie du jeu à Las Vegas. Aujourd’hui, il y a peu d’endroits au monde plus symboliques, plus métaphoriques que celui-là. C’est l’incarnation de notre civilisation du désir, des besoins artificiels et en cela, cette ville est passionnante. Quand on évoque Shanghai et Moscou comme des endroits tentaculaires, on oublie que c’est Las Vegas qui a inventé le concept et que Moscou et Shanghai ne font que la copier. O.B – Connaissez-vous les grands parcs? Frédéric Beigbeder – Quand j’étais ado, j’ai fait le tour des États-Unis et j’ai effectivement visité les grands parcs: Yellowstone et Yosemite. Je suis passé par Salt Lake City, hallucinante ville des Mormons. Je suis allé à Reno, à Las Vegas mais ce qui m’a le plus impressionné, c’est le Grand Canyon. Lorsque l’on est là-bas, on s’aperçoit que contrairement à ce que l’on dit tout le temps, l’Amérique n’est pas un pays jeune. C’est la fondation des États-Unis d’Amérique qui est récente, mais le pays en lui-même est extrêmement vieux, préhistorique même. Au passage, c’est amusant de rappeler que l’Amérique est née à Paris, au 56 rue Jacob. Si vous y allez, vous y verrez cette plaque où il est écrit: “Ici fut signé le traité de Paris…” C’est lors de la signature de ce traité qu’ont été créés les États-Unis d’Amérique du nord. Je sais que beaucoup d’Américains souhaiteraient oublier ça, mais l’Amérique est née à Paris! Pour en revenir aux parcs et à la nature américaine, je dois dire que c’est seulement lorsque l’on a traversé l’Amérique en voiture, que l’on mesure ce qu’est ce pays… Nous autres Européens, vivons dans un univers extrêmement étroit. Ce n’est pas de notre faute, c’est comme ça. O.B – C’est l’Europe! Frédéric Beigbeder – En faisant mille kilomètres en Europe, on change trois fois de langue. Les Américains eux, restent dans le même pays. C’est pour cela que chez nous, on croyait que John Kerry allait gagner facilement. Parce que peu d’Européens ont traversé l’Amérique en voiture. Mais ceux qui l’ont fait savaient bien que les choses étaient plus complexes et que l’on ne pouvait réduire l’Amérique à ses deux côtes ouest et est. Olivier Barrot – Qu’aimeriez-vous dire en conclusion sur l’Amérique du nord? Frédéric Beigbeder – Quand je cherche l’endroit où je me sens bien sur terre, je suis obligé de reconnaître que je me sens bien à New York et à Los Angeles. D'une manière générale, je me sens assez bien aux Etats-Unis. Beaucoup de Français disent que les Américains ne savent pas vivre, qu’ils n’ont pas de qualité de vie mais je ne crois pas que ce soit vrai. Moi, j’aime la poésie américaine au sens des tableaux d’Edward Hopper, c'est-à-dire des gens seuls au comptoir d’une station-service éclairée au néon, avec quelqu’un à la radio qui dit: “You are listening to Wmachin- truc”, un verre de Jack Daniel’s à la main. Je trouve qu’il y a peu d’endroits qui procurent ce sentiment de se sentir chez soi. Peut-être est-ce dû à mon histoire, mes racines, ma culture… Peut-être suis-je colonisé, comme les autres? N’empêche que quand je vais aux États-Unis je me sens accueilli. Alors c’est vrai que par le passé, j’ai beaucoup critiqué l’Amérique, pas autant que José Bové, mais presque. Jusqu’à ce qu’il y ait le 11 septembre. À ce moment-là quand j’ai vu que cet endroit était attaqué, je me suis dit: “bon, OK, si je devais choisir mon camp, si j’étais obligé de raisonner d’une manière binaire, je choisirais celui de l’Amérique en premier”. J’espère ne jamais avoir à choisir mon camp. O.B – Très bonne conclusion. Merci! |
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